Le cinéma français est là, quelque part au fond de ce trou (Bienvenue chez les ch’tis de Dany Boon, et la bande-annonce de Il y a longtemps que je t’aime, de Philippe Claudel)

Publié le par Erwan Desbois

Parfois, la vie vous réserve des surprises dégueulasses. On se lève un dimanche matin en pensant aller revoir Redacted, et au final on va se coucher le soir en ayant pris un gros coup de massue sur la tête, via le Bienvenue chez les ch’tis commis par Dany Boon. Que celui-ci soit sorti le même jour que le grandiose There will be blood de P.T. Anderson est une brutale piqûre de rappel sur l’état actuel du cinéma « populaire ».
Le 1er pilier de Bienvenue chez les ch’tis est sans surprise. Il s’agit d’une négation de toute velléité formelle, au profit d’une mise en scène et d’une musique stéréotypées et lénifiantes au possible. Bienvenue dans le monde merveilleux de « l’esthétique » téléfilm, de L’Instit, de Joséphine ange gardien, où tout est sagement planifié pour éviter la moindre naissance d’une étincelle qui viendrait déclencher des émotions vraies et personnelles chez le spectateur.

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La 2è caractéristique du film est la plus affligeante – car si une comédie n’a pas besoin de traits de génie dans sa réalisation pour plaire (chaque film avec Will Ferrell ou Ben Stiller est là pour le prouver), la présence d’un scénario inventif et fourni en blagues est quelque chose de non négociable. Dans Bienvenue chez les ch’tis, le contrat est rempli pendant les 20 premières minutes, qui exagèrent avec délectation la catastrophe que représente pour le personnage principal (Kad Merad) sa mutation de la Provence vers le Nord-Pas de Calais. Théorie du complot (le département du Nord qui paye Météo France pour gonfler les températures), déformations de langage (son fils qui lui dit qu’il va « au pôle Nord »), déchaînement des éléments naturels (un déluge qui s’abat dès le panneau « Nord-Pas de Calais » passé) et autres trouvailles délirantes alimentent cette 1ère partie menée haut la main. Et ensuite ? Plus rien. Il ne faut pas 5 minutes à Boon, visiblement à court d’idées, pour faire faire une volte-face complète à son héros qui devient du jour au lendemain un amoureux transi du Nord, région merveilleuse entre toutes (voir sur ce point le paragraphe suivant). L’unique ressort scénaristique et vaguement comique du film trouve alors sa source dans l’aversion effarante du réalisateur pour les femmes : les 3 représentantes de ce sexe sont débauchées (une jeune femme désirée par le personnage de Boon et qui ose coucher avec un autre) ou tyranniques (l’épouse de Kad, et la mère de Boon). En bon ado de 15 ans, Boon les voit en plus comme des empêcheuses de baver devant les boutiques de lingerie ou de se bourrer la gueule entre potes avant d’aller pisser dans la rivière.

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Cette vision du monde manichéenne jusqu’à la nausée s’étend à tous les domaines. Les personnages classés « gentils » sont attachants, vivent dans une région sans défauts et méritent que toutes leurs fautes personnelles ou professionnelles soient pardonnées. Pour les « méchant(e)s », vous l’aurez compris, c’est l’inverse. Bienvenue chez les ch’tis est déprimant car il est incapable de démonter les préjugés sur une région sans en rabaisser une autre. Il joue sur un régionalisme de bas niveau, que le succès délirant du film au box-office rend possiblement transposable à toutes les autres régions de France avec un retour sur investissement (car c’est bien de cela dont il s’agit) mirifique. Cherchons déjà les titres possibles : Les bretons ont des chapeaux ronds, Quelle classe l’Alsace, La vie en rose dans la ville rose

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Et pour que la soirée soit bien mémorable, le film fut précédé d’une bande-annonce ahurissante, pour Il y a longtemps que je t’aime, 1er film du romancier Philippe Claudel. La méthode choisie pour appâter le spectateur y consiste non pas à lui présenter un montage d’extraits du film mais une sélection d’avis « à chaud » d’autres spectateurs à la suite d’une avant-première. Je mets les guillemets, car ces avis sont si poussés dans la durée et le choix des phrases édifiantes (« tellement vrai, tellement profond » ; « l’espoir en la vie » ; « un film merveilleux qui nous touche en chacun de nous » ; et le désormais inévitable « je ne vois pas comment on peut ne pas aimer ce film-là ») qu’il s’en dégage une artificialité et une préméditation suspectes. Ce qui renforce un peu plus la principale gêne occasionnée par une telle scène : le produit vendu (le film) y est proprement supprimé du cadre, sa présence n’est même plus nécessaire pour faire le lien entre les spectateurs et les émotions pré-mâchées qu’on va leur vendre.

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